Introduction
Le récit de la Tour de Babel a servi et continue de servir de support à toutes sortes de commentaires. Sans doute, les neuf premiers versets du chapitre 11 de la Genèse, plus que d'autres, offrent matière à une grande diversité de perspectives: outre les approches spécifiques des sciences théologiques (archéologie biblique, herméneutique...), au moins trois points de vue sont susceptibles d'intéresser le grand public ou l'ensemble des fidèles: politique, mystique et morale, histoire du salut.
Or, bien que ce court texte de la Genèse ait toujours fait l'objet d'un engouement particulier, les traductions modernes ne tiennent pas toujours compte des nombreux éclairages apportés. Par ailleurs, depuis la fin du XIXème siècle, l'expression 'babel' ou 'tour de Babel', comme nom commun, sert à désigner une ville internationale et universelle**. Aujourd'hui, on salue dans une 'babel' l'éclectisme, une diversité de bon aloi. Cette perception est récente: jusqu'au XVIII siècle, le mot comme nom commun désignait plutôt une entreprise démesurée et symbolisait l'orgueil humain. Si l'on ajoute à ces dérives modernes le fait que, selon la tradition rabbinique, le verset 7 de Ge 11 fait partie des treize versets de la Torah modifiés par les sages dans la version grecque pour le roi Ptolémée, on trouvera piquant que le récit de la Confusion soit lui-même l'objet de tant de confusions.
Souhaitant démêler l'écheveau des interprétations, j'ai commencé à les reprendre dans l'ordre de leur apparition et je me suis penché sur l'ensemble des commentaires produits durant les trois premiers siècles, de Philon à Origène.
Philon consacre tout un traité - près d'une soixantaine de pages - à Ge 11, 1-9, le De confusione linguarum***, selon lequel l'édification de la tour symbolise les efforts vains des athées impies pour consolider leurs raisonnements faux. Ce commentaire étudie presque chaque mot du texte et a dû être connu de bien des auteurs postérieurs.
Le plus ancien ouvrage chrétien conservé qui parle du récit de Babel est l'Ad Autolycos de Théophile d'Antioche, vers 180.****. Sa visée apologétique cherche à démontrer la supériorité des auteurs sacrés sur les historiens païens et à présenter l'enseignement moral de l'épisode dans un cadre compréhensible pour des grecs: la faute des hommes consiste à vouloir entreprendre une grande oeuvre (βαρὺ ἔργον).
On trouve des mentions brèves notamment chez Tertullien, Justin, Commodien, mais, avant Origène, seul Irénée de Lyon, dans la Demonstratio*****, présente l'ensemble du récit dans son contexte. Il le commente peu cependant, faisant passer quelques idées à travers une réécriture globale de l'épisode: 'lèvre' signifie 'langue'; les hommes cherchent à monter au ciel par leurs propres forces, la conséquence de la dispersion est le peuplement diversifié de la terre.
L'outil de travail principal a été Biblia patristica, complété par les index des volumes de Sources Chrétiennes, et même les notes de la Patrologie de Migne.
J'ai accédé aux commentaires rabbiniques par deux sources: l'anthologie de Joseph Bonsirven et la traduction des Aggadoth du Talmud de Babylone******. Outre le sens précis à donner à certains mots du texte, on y trouve les thèmes de la clémence de Dieu, de la nature impie du projet de la ville et de la tour, des différentes hypothèses sur les buts de ceux qui voulaient monter au ciel.
Les sources païennes nous sont connues par Eusèbe de Césarée et Origène. Il s'agit invariablement de comparaisons avec les récits similaires chez Abydène, la Sybille ou dans la légende des Aloïdes.
La présente étude propose une synthèse de l'interprétation d'Origène. D'abord car il est le premier auteur chrétien à proposer un commentaire d'envergure. Ensuite, parce qu'Origène, même lorsqu'il propose une interprétation très personnelle, garde fortement le souci de la cohérence totale de l'Ecriture et de ses diverses interprétations.
Pour le reste, ce travail de déblayage n'est qu'un commencement et pose davantage de questions qu'il n'apporte de réponses.
* Bonsirven (J.): Textes rabbiniques des deux premiers siècles chrétiens - pour servir à l'intelligence du Nouveau Testament, 1955, §1055
** "Paris est devenu une immense tour de Babel, une ville internationale et universelle." L. HALÉVY, L'Abbé Constantin, 1882, p. 95. "... le cellier (...) qu'était à vrai dire une franche babel de choses aussi hétéroclites qu'encombrantes" M. STÉPHANE, Ceux du Trimard, 1928. (source TLF)
*** L'édition avec introduction, traduction et notes de J.G. Kahn, parue en 1963 au Cerf, est très documentée.
**** Trois livres à Autolycos, SC 20.
***** Irénée de Lyon: Demonstration de la prédication apostolique, SC 62. Pour les autres, voir Bibliographie.
****** voir Bibliographie