1. Textes d'Origène sur Ge 11, 1-9
L'essentiel des commentaires d'Origène sur l'épisode de la tour de Babel se trouve dans le Contre Celse: aux livres IV, V et VIII. Parmi les autres passages où il reprend tel ou tel des neuf versets, deux sont d'importance: dans une homélie sur Jérémie et dans les chaînes de la Genèse.
Sauf mention contraire, je cite le texte et la traduction de Sources Chrétiennes.
1.1 Contre Celse IV, 1 txt/CC401a.jpg txt/CC401b.jpg
Le livre quatrième du Contre Celse commence par une prière: reprenant Jérémie*, Origène demande l'esprit prophétique. Il a besoin "de paroles capables de déraciner les idées contraires à la vérité (...)". Le traité de Celse est, comme la tour de Babel, un édifice d'opinion fausse et mensongère (ψευδοδοξία). Il faut renverser tout ce qui est comme la construction de ceux qui disent "Allons, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet atteigne le ciel." **
De quoi s'agit-il? Difficile de répondre, car Origène cite ce verset 4 sans le commenter expressément. Mais du contexte, on peut risquer quelques déductions ou rapprochements. Selon la phrase précédente, d'une part, la nuisance des constructions babéliques réside dans leur pouvoir de tromper, de troubler les âmes. Ici, le verbe 'troubler' (βλάπτω), donné au participe parfait passif: βεϐλαμμένης, fait allitération avec 'babel', comme en écho à l'allitération בּבֶל - בּלַל justifiant l'étymologie donnée au verset 9.
Dans la phrase qui suit, d'autre part, on peut rapporter la "puissance altière", hauteur condescendante (ὕψωμα) "qui s'élève" (ἐπαιρόμενον), voire même la "jactance" (ἀλαζονεία) de Celse, à la prétention des constructeurs de Babel d'atteindre le ciel par leurs propres forces. Or, à de nombreuses reprises dans son traité, Origène montre comment la hauteur, le mépris de Celse, l'aveuglent et le mènent à des argumentations erratiques et contradictoires: se gonfler soi-même empêche d'atteindre la vérité philosophique.
Cela s'oppose aussi à la connaissance théologique: ici, "s'élever" est d'emblée associé à "contre la connaissance de Dieu"***.
Origène a donc besoin du souffle prophétique pour abattre ce qui trompe en prenant l'apparence de la vérité, du raisonnement et de la logique, et ce qui s'oppose à la connaissance de Dieu en gonflant, aveuglant et fermant les esprits.
Construire et bâtir, cependant, n'est pas mauvais en soi, puisque, reprenant les derniers mots de sa citation de Jérémie, Origène affirme qu'après avoir déraciné et abattu, il doit "construire l'édifice de Dieu et le temple de la gloire de Dieu". Mais pour cela, il doit prier le Seigneur, s'ouvrir à ses dons.
* Jr 1, 9-10
** Ge 11, 4 est cité en entier.
*** voir aussi, plus bas, Contre Celse, V, 30
1.2 Contre Celse IV, 12 txt/CC412.jpg
Au chapitres 12 du livre IV, il n'est pas question explicitement du récit de Babel.
Origène explique que le verbe 'descendre', lorsqu'il s'agit de Dieu, doit être compris au sens figuré: "(...) Dieu descend de sa propre grandeur et majesté en prenant soin des affaires humaines et surtout des méchants." Or, depuis le début du chapitre il est question des interventions de Dieu dans l'univers, de la venue du Messie ainsi que du déluge et de l'embrasement, auxquels Celse assimile le récit de Babel (voir ci-dessous, IV, 21). On peut donc supposer que cette interprétation du verbe 'descendre' vaut aussi pour Ge 11, 5 et 7, où les deux emplois du verbe ne dénotent de particulier. En recourant à l'ensemble de l'Ecriture, Origène affirme: "S'il est dit quelque part dans les saintes Ecritures que Dieu descend" c'est au sens où "les maîtres descendent au niveau des enfants, et les sages ou les progressants à celui des jeunes gens (....)".*
* Cela se confirme facilement en observant par exemple Ex 33, 9, Nb 11, 17 et 25; 2 Ch 7, 1 et 3; Ps 72, 6.
1.3 Contre Celse IV, 21 txt/CC421a.jpg txt/CC421b.jpg
Au chapitre 21, Origène fait une analyse critique de l'interprétation du récit de Babel par Celse. Ce dernier parle de destruction de la tour qui, à l'instar du Déluge, aurait purifié la terre. Sans souligner qu'il n'est nullement question de destruction dans le récit de la Genèse*, Origène reprend la lettre du texte: ce qui a eu lieu, c'est la confusion des langues.
Cependant il ne récuse pas complètement le terme de purification. En suggérant que le récit de Babel a probablement une signification cachée, il annonce le développement au livre V.
Enfin, il réaffirme l'antériorité de Moïse sur Homère et donc du récit de Babel sur la légende des Aloïdes. Celle-ci parle seulement de la tour, mais Moïse parle de la tour et de la confusion des langues.
* Il faudrait modifier un peu ici la traduction de Marcel Borret, afin d'éviter la reprise du mot 'destruction', qu'Origène ne fait pas: "Car, a supposer que l'histoire de la Tour, dans la Genèse, ne contienne aucune signification cachée, mais soit claire par elle-même, comme le croit Celse, il ne semble pas si clair qu'ait eu lieu une purification de la terre."
1.4 Contre Celse V, 29-33 txt/CC529a.jpg txt/CC529b.jpg txt/CC530a.jpg txt/CC531a.jpg txt/CC531b.jpg txt/CC532a.jpg txt/CC533a.jpg txt/CC533b.jpg txt/CC533c.jpg
Au milieu du livre cinquième, se trouve une ample interprétation du récit de Babel: chapitres 29 à 33*.
Au chapitre 29, Origène s'intéresse d'abord à la lettre du récit, et en particulier au partage des régions de la terre en plusieus nations. Son objectif est, incidemment, de prouver qu'il y a une unité primordiale de l'humanité, contre ceux qui, comme Celse, croient que les puissances tutélaires, dieux et héros, entretiennent des particularités de toute éternité.
Mais, surtout, il annonce que "le sujet comporte une profonde doctrine mystique". Reprenant l'ensemble du récit de Babel, il le rapproche d'un passage du Cantique du Deutéronome, où il est question du statut particulier de Jacob, réservé au Seigneur, et du Livre de la Sagesse, selon lequel lors de la Confusion, le juste est conservé à part, gardé.**
Le chapitre 30 reprend les versets qui n'ont pas été cités dans le précédent. Il est riche en interprétations symboliques et étymologiques: lumière, brique, orient/Levant, Senaar, habiter etc. Selon Origène, avant Babel, les hommes parlent une langue divine (θεῖα διάλεκτος), qui perdure tant qu'ils vivent dans la concorde.
Ensuite, les hommes perdent cette unanimité en s'éloignant du Levant et conçoivent des projets contre la connaissance de Dieu: "unir au ciel ce qui ne peut naturellement y être uni". Le péché commis se mesure à l'intensité avec laquelle les hommes cherchent à transformer les briques en pierre, la boue en bitume.
C'est alors qu'ils sont livrés à des anges qui les dispersent et leur inspirent des langues particulières. Cette dispersion est décrite comme une manière de purgatoire pour les nations.
Le chapitre 31 approfondit le statut particulier du peuple de Jacob. Ceux qui n'ont pas péché à Babel ont conservé la langue originelle: ils restent "au Levant et dans la langue du Levant" (ἐν τῇ ἀνατολῇ καὶ τῇ ἀνατολικῇ διαλέκτῳ). Ils n'ont pas été livrés à un ange particulier pour leur punition. Lorsqu'ils pêchent, ils sont frappés de châtiments et de peines par les autres peuples. Cela crée l'occasion d'éduquer les justes présents dans ces peuples. Origène reprend donc l'idée de la mission universelle d'Israël.
Aux chapitres 32 et 33, Origène conclut la démonstration que l'idée des puissances tutélaires est une déformation d'une doctrine plus haute et universelle, présente, bien que de façon cachée, dans l'Ecriture. Aux païens, Origène rétorque que les lois supérieures et divines que Jésus a établies sont fondées par l'ancienneté de la révélation.
Mais elles sont aussi légitimes par la plus grand pureté et puissance de leur fondateur. Origène fonde ainsi l'universalisme chrétien. Le fait que les chrétiens vivent dans la paix et la concorde, "au lieu de suivre les traditions qui [les] (nous) rendaient «étrangers aux alliances»" est la preuve de la supériorité de leur 'loi'. Au mouvement de la dispersion, décrit dans le récit de Babel, s'oppose l'esprit d'unité des chrétiens venant de toutes les nations.
* A ce sujet, voir les notes de synthèse de Marcel Borret, note 1 p. 90 à 93 et note 1 p. 98 et 99.
** Dt 32, 8-9; Sg 10, 5; pour le récit de Babel, Origène cite la traduction des Septante, v. 1 et 2 puis 5 à 9.
1.5 Contre Celse VIII, 72 txt/CC872a.jpg txt/CC872b.jpg txt/CC872c.jpg
A la fin du livre VIII, chapitre 72, Origène revient sur la question de l'unité de l'humanité. Pour Celse, l'accord de tous les peuples pour observer une seule loi est certes souhaitable mais impossible: "pour penser cela, il faut ne rien connaître", assène-t-il.
Quoique ce sujet demanderait beaucoup de recherches et de preuves, Origène affirme que ce qu'on dit à propos de l'unanimité apparaît non seulement possible mais 'avéré' (ἀληθὲς)*. Les Stoïciens y croient, même s'ils ont tort de ne l'envisager qu'à la fin du monde matériel. Selon Origène, Dieu peut tout guérir dans les âmes: un jour, chaque âme sera transformée en la perfection du Logos et, dès maintenant, la capacité à guérir qu'il y a en Lui, est à l'oeuvre en chacun, selon la volonté de Dieu.
Le fait que les divers peuples suivent des lois différentes est une "séquelle du vice" (τι τῶν ἀπὸ κακίας) dans les âmes: l'allusion à l'épisode de Babel, et donc à l'unité primordiale, est nette, quoiqu'Origène n'en fasse mention explicite que plus loin dans le même chapitre.
De la destruction totale du mal, les prophéties parlent en termes obscurs. Origène cite plusieurs versets du chapitre 3 de Sophonie, à propos de la fin des temps et de l'unité de l'humanité, et s'arrête en particulier sur celui qui dit que "sera redonnée aux peuples une langue pour sa génération** comme elle était avant la Confusion".
Cette évocation de l'état de l'humanité avant Babel est la seule mention de Ge 11 dans tout le chapitre VIII. Son rapprochement explicite avec la prophétie de Sophonie donne à l'évocation de la fin des temps deux aspects:
- l'unité restaurée: "Afin qu'ils évoquent tous le nom du Seigneur, qu'ils le servent sous un seul joug": c'est l'aspect principal de tout le développement, dirigé contre le fatalisme de Celse.
- la pureté redonnée: "en sorte que soit oté le mépris de l'arrogance, et qu'il n'y ait plus d'injustice, de paroles vaines, de langue trompeuse".
* Je choisis de forcer un peu la note en traduisant 'avéré' pour bien marquer la distinction avec 'possible'. Origène a montré plus haut (notamment IV, 32 et 33) comment la loi du Christ rassemble déjà des hommes de tous pays et langues; par ailleurs, parmi les philosophes païens, les Stoïciens croient aussi en une unité rétablie à la fin du monde, et parmi les prophètes, Sophonie l'annonce.
Dans la même phrase, la traduction de Marcel Borret aurait besoin d'une retouche pour 'τὸ λεγόμενον': 'la vérité de ce qu'on dit sur cet accord unanime...' et non 'de ce qu'il dit'. Ce 'il', dans le texte français, reprend 'Celse', qui justement nie la possibilité d'un accord unanime. Or, ce sont d'autres témoignages qu'Origène veut introduire: celui des Stoïciens, celui de l'Ecriture.
** Pour ce verset de Sophonie, tant dans les Septante que dans le texte cité par Origène, le mot est γλῶσσα, langue, et non χεῖλος, lèvre, alors que le texte massorétique reprend le même mot que dans l'épisode de Babel: שָׂפָ֣ה, lèvre.
1.6 Homélies sur les Nombres XI, 4, 4 txt/Nb1144.jpg
Un paragraphe entier de la 11ème homélie sur les Nombres est consacré au verset 7: "Venez, confondons leurs langues". Par ce 'nous', Dieu s'adresse aux anges qui vont disperser les hommes et enseigner à chaque peuple sa langue; les peuples s'en souviendront comme de leur ancêtre tutélaire.
Par ailleurs, Origène affirme qu'une partie de l'humanité a conservé la langue primitive: "ut putamus hebrea", dit-il, sous forme d'hypothèse. L'idée importante, c'est qu'il s'agit de la langue originaire transmise par Adam et qu'un peuple a été épargné de la dispersion, restant ainsi la portion de Dieu.*
* Toutes ces idées sont reprises, de manière plus concise, dans le Contre Celse, V, 29 et 30
1.7 Commentaires sur l'Evangile de Jean, XIII, 331 txt/Jn13331.jpg
Parmi un ensemble de paragraphe consacré aux anges, Origène affirme au n°331 que c'est à eux que Dieu s'adresse lorsqu'il crée l'homme "Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance" et lorsqu'il confond les idiomes: "Allons, descendons, pour confondre là leurs langues."
1.8 Homélies sur Jérémie, XII, 3 txt/Jr123a.jpg txt/Jr123b.jpg txt/Jr123c.jpg
Dans cette homélie, Origène cite plusieurs versets du récit de Babel, afin de redonner le contexte à ses auditeurs. Le thème principal est la dispersion: "Dieu rassemble les justes et disperse les pécheurs".
La dispersion depuis Babel est la conséquence du péché qui consiste à
- quitter l'Orient
- entreprendre la construction d'une ville et d'une tour dont le sommet atteigne les cieux
1.9 Chaînes sur la Genèse* txt/CtaGe-a.jpg txt/CtaGe-b.jpg
Les versets 1 et 7 sont commentés dans les Chaînes sur la Genèse. Voici une traduction française des deux passages**:
"Et toute la terre était une seule lèvre, et c'était une seule voix pour tous. A ceux qui ne comprennent pas ceci: Moi et le Père nous sommes un et qui pour cette raison refusent une hypostase propre au Fils, nous opposerons ceci: toute la terre était une seule lèvre, et c'était une seule voix pour tous. En effet, si nous cherchons la différence entre lèvre et voix, nous dirons que la voix se rapporte au langage et, vraisemblablement, la lèvre à la pensée, ou inversement."
"Allons, descendons et confondons, là même, leur langue, afin que nul ne puisse entendre la voix de son voisin. C'est un signe du mal que la confusion des langues; le signe de la vertu, c'est lorsque le coeur de tous les croyants était un, ainsi que leur âme. Et en observant ainsi l'Ecriture on trouvera que là où il y a multiplicité, là où il y a schisme, là où il y a division et discorde et autres choses du même genre, ce sont des signes du mal; mais là où sont unité et concorde, et beaucoup de force dans les paroles, voilà des signes de la vertu."
La manière et le contenu plaident en faveur de l'attribution à Origène de ces deux extraits. L'essentiel du premier se retrouve dans le Contre Celse, VIII, 12, où Origène explique que les chrétiens rendent "un culte au Père de la Vérité et au Fils qui est la Vérité: ils sont deux réalités par l'hypostase, mais une seule par la concorde, l'accord, l'identité de la volonté."*** Pour argumenter, Origène cite les mêmes extraits du NT: Ac 4, 32 "Tous ceux qui croyaient n'avaient qu'un coeur et qu'une âme" ainsi Jn 10, 30 "Le Père et moi sommes un".
C'est l'utilisation de Ge 11, 1 comme argument qui surprend dans cet extrait des Chaînes. Le verset a en commun avec les deux citations néotestamentaires la forme syntaxique, avec le verbe être. Certes, le texte biblique ne dit pas que la terre est une lèvre au sens littéral, ni que le Fils est le Père, ni que chaque croyant n'avait pas de coeur et d'âme propre. Le Père est le Père, le Fils est le Fils et tous deux sont un.
Mais quelle est l'utilité de la distinction entre χεῖλος et φωνή ici?
Elle sert probablement à renforcer l'idée de l'unanimité des hommes d'avant la dispersion: de même que les croyants après la résurrection sont un seul coeur et une seule âme, les hommes avant la confusion de Babel sont une seule lèvre et une seule manière de s'exprimer.
Le deuxième extrait des Chaînes confirme cette hypothèse.
* Migne, PG XII, 109D et 112A
** Les citations bibliques étant conformes aux Septante, je reprends les traductions de la Bible d'Alexandrie pour Ge 11. Pour Jn 10, 30 dans le premier extrait et Ac 4, 32 et dans le deuxième, j'essaie de garder cette manière très littérale.
*** C'est pourquoi, malgré l'emploi parfois flou du terme 'hypostase' chez Origène, j'utilise ici ce terme, comme Marcel Borret dans ce passage du Contre Celse: cf. note 1 p. 200 (SC n°150). Mais je modifie ici la traduction de Marcel Borret: dans le contexte, très christologique, il est inopportun de traduire ὁμονοία par 'humanité'.
1.10 Chaînes sur les Psaumes - Ps 127 (126) txt/catPs126.jpg
Pour montrer que le premier verset de ce psaume* est dirigé contre les pensées orgueilleuses, Origène rapproche différents passages de l'Ecriture: la ville bâtie par Cain puis celle des constructeurs de la Tour. Ces derniers sont déterminés par deux traits: ceux qui ont quitté l'orient (ὁι κινήσαντες ἀπ' ἀνατολῶν); ceux qui ont dit qu'ils voulaient bâtir pour eux-mêmes, sans le Seigneur, une ville et une tour**.
* "Si Yahweh ne bâtit pas la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent; si Yahweh ne garde pas la cité, en vain la sentinelle veille à ses portes."
** Dans le contexte, en dépit de la grammaire, on voudrait traduire ἑαυτοῖς non seulement par le datif 'pour eux-mêmes' mais aussi par le complément d'agent 'par eux-mêmes', 'par leurs propres forces'. Ici, la traduction latine reprise par Migne ne suit pas, pour les citations bibliques, la Vulgate mais la même 'Vetus latina' que chez Augustin, lorsque celui-ci cite Ge 11, 4 dans De civitate Dei (XVI, 4), avec la forme nobismetipsis censée rendre plus explicitement le réfléchi grec. La Vulgate traduit plus simplement par nobis l'hébreu לָּ֣נוּ, avec la préposition לְ qui signifie plutôt un datif. Il semble donc difficile de trouver dans la grammaire des arguments pour mon hypothèse en faveur de 'par leurs propres forces'. Toutefois, outre ce psaume et le récit de Babel, on trouve dans le texte biblique d'autres contextes qui attirent le sens 'par eux-mêmes' pour ἑαυτοῖς, notamment les mises en garde contre l'idolâtrie. Quel sens peut-on donner au fait que ce pronom réfléchi de la 3ème personne revient dans des phrases à la 1ère ou la 2ème personne, sans être complété par le pronom personnel correspondant (ἡμῖν αὐτοῖς)?
1.11 Chaînes sur Jérémie, fragment IX* (Je 15, 6-7) txt/catJe15.jpg
Le début du verset 7 au chap. 15 de Jérémie nous apparaît généralement dans un mot-à-mot de l'hébreu: "Avec un van, je les ai vannés"**. Le texte sensiblement différent dans les Septante: διασπερῶ αὐτοὺς ἐν διασπορᾷ (Je les disperserai en diaspora.) Il est donc naturel pour Origène de le rapprocher de Ge 11, 8: διέσπειρεν αὐτοὺς κύριος.
Il vient d'interpréter le terrible verset 6 en soulignant que lorsque le Seigneur étend la main, c'est pour détruire le mal et non les hommes. Voici la courte phrase à propos du verset 7:
"Lorsque, tous d'accord, ils commettront l'impiété envers moi, je disperserai leur assemblée mauvaise, comme, d'ailleurs, j'ai divisé les langues des constructeurs de la Tour, empêchant ainsi leur impiété unanime de croître."
* in GCS n°6, 1901 (éditeur: Erich Klostermann), p. 201
** Bible de Jérusalem.
1.12 Chaînes sur les Psaumes, Ps 78, 52 txt/catPs78.jpg
Ce verset est l'occasion pour Origène de revenir de façon critique sur un point de son interprétation du récit de Babel:
"Trouvant (cependant) le passage où il est écrit que lorsque le Très Haut divisait les nations, Jacob son peuple est devenu la part du Seigneur, j'ai autrefois interprété que cela a eu lieu lors de la confusion des langues; mais, plus tard en l'observant, je me suis rendu compte que cela ne pouvait pas se rapporter à cette époque lointaine, avant la naissance de Jacob; je conclus donc que c'est lorsque les Juifs sont sortis de la terre d'Egypte, qu'alors pour la première fois Jacob, c'est-à-dire le peuple né de Jacob a reçu cette appellation de 'part de Dieu'."
* in Analecta sacra III, 1883 (éditeur: Jean-Baptiste Pitra), p. 128
** "Il poussa comme des brebis son peuple, les mena comme un troupeau dans le désert".
1.13 Commentaire sur le Cantique, III, 14, 28
Je n'ai pas trouvé de passage où Origène rapproche le récit de la Tour avec le chapitre 10 de la Genèse, et notamment avec Nemrod*. Néanmoins, l'idée de s'opposer à la connaissance de Dieu, qu'Origène développe dans le Contre Celse, peut être rapprochée de la figure de ce géant, dont il est question dans le Commentaire sur le Cantique: «Nemrod, chasseur géant contre le Seigneur». En effet, le vrai géant, quel autre est-il sinon le diable qui se révolte même contre Dieu.
* Ge 10, 8 et 10: "Nemrod (...) le premier potentat de la terre (...) Les soutiens de son empire furent Babel, Erek et Akkad (...)" - Par ailleurs, la tradition rabbinique identifie clairement Nemrod comme le bâtisseur de la Tour: cf Aggadoth du Talmud de Babylone Ordre Kodachim, Ḥoulin (choses profanes, quotidiennes) §24, p. 1284, Verdier, 1982.