3. Questions philosophiques et théologiques
3.1) herméneutique d'Origène
3.2) multiplication des langues et loi universelle
3.1 herméneutique d'Origène
Les courts passages où Origène n'aborde le récit de Babel qu'à l'occasion, ou à l'appui d'une idée tierce, sont au diapason de son interprétation dédiée, au livre V du Contre Celse. Par exemple, l'idée que, lors de la dispersion, les nations sont livrées à des anges se retrouve dans les Homélies sur les Nombres et dans les Commentaires sur l'Evangile de Jean. Le rapprochement entre 'pécher' et 'quitter l'Orient' se retrouve dans les Homélies sur Jérémie.
L'idée que Jacob est entre les mains du Seigneur et n'est pas livré à un démon qui le punit se retrouve dans l'extrait des Chaînes sur Jérémie. Cela plaide en faveur de leur authenticité, de même que pour les Chaînes sur les Psaumes, où Origène se cite lui-même, afin de préciser son interprétation.*
Ainsi, l'exégèse d'Origène se montre fortement cohérente d'un bout à l'autre de son oeuvre.
L'essentiel de son interprétation du récit de Babel, au livre V du Contre Celse, consiste à partir du sens historique et à s'élever vers le sens spirituel**. Ainsi, le sens caché, ou mystique, reste ancré dans le sens littéral:
- le récit de Babel raconte la dispersion des nations (sens historique);
- celle-ci est une étape de l'histoire du salut (sens spirituel).
A l'époque d'Origène, la théologie ne se développe pas en s'appuyant sur une dogmatique communément admise ou sur un magistère constitué: tout est à fonder. Or, Origène est typiquement un fondateur, ainsi qu'un vérificateur des fondations. Pas une virgule de l'Ecriture ne doit être négligé. Ce souci d'exactitude et de totalisation apparaît bien entendu dans l'entreprise de compilation des Hexaples, mais aussi dans des détails comme la réplique à Celse qu'il n'est nullement question de destruction dans le récit de Babel (voir plus haut, Contre Celse, IV, 21), ou ce retour sur sa propre interprétation dans les Chaînes sur le Psaume 78. Toute l'Ecriture étant inspirée, elle est cohérente d'un bout à l'autre.
La cohérence de l'Ecriture est comme celle d'une langue: les diverses parties s'expliquent les unes par les autres. Cette idée est exprimée théoriquement ailleurs: "(...) je pense qu'il faut rassembler les mystères des puits qui se trouvent en d'autres passages de l'Ecriture, de manière à éclairer par des nombreuses comparaisons les éventuelles obscurités du passage actuel."*** Dans les passages à propos du récit de Babel, la méthode est largement employée: à propos des termes "descendre" quand il s'agit de Dieu, "s'élever" quand il s'agit de l'homme dans le Contre Celse; sur l'idée de bâtir une ville dans les Chaînes sur les Psaumes...
Si l'Ecriture est cohérente, toute anomalie a un sens. Origène utilise cette méthode midrashique consistant à repérer les apparentes contradictions ou les redondances, comme pour le doublet du premier verset de Ge 11: une seule lèvre, une seule voix.
Par ailleurs, Origène reprend volontiers des étymologies ou des allégories similaires à celles de Philon (briques, Orient...), mais de façon plus parcimonieuse. Philon cherche à exprimer du texte tous les sens possibles, sans forcément les organiser de manière systématique: la foi en la cohérence des Ecritures elles-mêmes lui suffit. Origène, quant à lui, se montre plus soucieux d'une cohérence globale en raison.
Enfin, la perspective d'Origène consiste, dans Contre Celse et tout particulièrement dans l'interprétation de Babel, à "faire place à la théologie juive de l'histoire"****. La question de l'ancienneté et de l'autorité des Ecritures ne relève pas seulement de l'argumentation contre les païens impies et moqueurs: il s'agit de fonder l'universalisme chrétien, greffé sur le particularisme hébraïque.
Dans son argumentation contre Celse apparaissent nettement les deux piliers sur lesquels il s'appuie:
- l'ancienneté et autorité de l'Ecriture
- la loi naturelle (ou rationelle)
Il cherche à réunir ainsi - pour employer une terminologie moderne - Jérusalem et Athènes.
* Il faudrait montrer que l'extrait cité dans ces Chaînes sur les Psaumes provient d'un ouvrage postérieur au Contre Celse. Je n'ai pas trouvé de réponse à cette question chez Pierre Nautin.
** Contre Celse, V, 31: "dans la mesure où le permet la forme du récit qui, tout en ayant en lui-même une certaine vérité historique, manifeste en outre un sens caché (...)".
*** Homélies sur les Nombres, XII, 1, 2
**** selon la formule de William Ralph Inge reprise par Marguerite Harl, in Origène et la fonction révélatrice du Verbe incarné, p. 100. Inge (W.R.): The philosophy of Plotinus, II, 2, 1923, p.19.
3.2 diversité des langues et loi universelle
Pour Origène, le thème du récit de Babel est, pour son rédacteur Moïse, la division des nations*. Cette réception est cohérente avec celle de tous les auteurs chrétiens antérieurs. Elle trouve un terrain favorable vu que le thème se retrouve chez les auteurs grecs et barbares et que les chrétiens sont d'emblée provoqués sur le sujet par les païens comme Celse.
En dehors de la prise en compte du sens littéral, avec la séparation en 70 langues, les commentateurs juifs, qu'il s'agisse de Philon ou des rabbins palestiniens, s'intéressent moins à cette interprétation de la Confusion qui eut lieu à Babel. L'interprétation allégorique de Philon est plutôt intemporelle: le mal est confondu et dispersé, le bien est semé.**
Le fait que la division des nations et la diversification des langues restent la thématique du récit de Babel pour le sens spirituel aussi s'explique habituellement par le rapprochement du récit de la Pentecôte, lorsque les Apôtres parlent d'autres langues et que les croyants de toutes les nations entendent les mystères de Dieu dans leur propre langue***. D'ailleurs, le christianisme a rapidement pris la voie plurilingue. (Au même moment, le judaïsme revenait exclusivement au texte hébreu pour la loi comme pour la aggada.)
Mais cela n'est pas théorisé chez Origène. Du reste, je n'ai pas trouvé de passage où il rapprocherait Ge 11 de Ac 2.
Par delà le moment même de la Pentecôte, comment l'unité sous l'unique loi du Christ se réalise concrètement?
Dès avant la Pentecôte, le Christ par son incarnation a manifesté sa supériorité sur les puissances tutélaires en attirant à lui des hommes de toutes nations: "Il a pu prendre des hommes choisis dans la part de toutes [les puissances], les délivrer de celles-ci, qui les avaient reçus pour les punir, et les amener aux lois et au genre de vie qui les aident à l'oubli de leurs fautes passées."**** On note ici, qu'Origène décrit sans hésiter, pour le croyant, une rupture d'avec sa communauté d'origine, afin d'entrer sous le joug universel du Christ.
Par ailleurs, dans la XIIème homélie sur les Nombres, il écrit: "Les Apôtres sont par excellence les rois des nations: ils ont rassemblé les nations dans l'obéissance de la foi et, à toutes, ils ont ouvert la science du Christ «en qui sont les trésors cachés de la sagesse et de la science de Dieu»"***** C'est l'action pastorale des Apôtres, envoyés parmi les nations, qui étend le règne du Christ et redonne l'unité à l'humanité dispersée.
Or, ces "rois des nations" sont, dans le livre des Nombre ceux qui ont taillé le puit autour duquel Yahvé a fait rassembler le peuple, juste après l'épisode du serpent d'airain:
"Le puits, les chefs l'ont creusé,
les rois des nations l'ont taillé dans la pierre
au temps de leur royauté sur elles,
au temps où ils étaient leurs seigneurs"******
Les "chefs", qu'Origène appelle "princes", sont les prophètes qui ont "enfoui et plongé l'interprétation prophétique sur le Christ dans la profondeur de la lettre"*******. Les seconds parviennent à une science plus élevée car ils "peuvent aussi, grâce à l'Esprit, scruter les profondeurs de Dieu et percer les mystères de la profondeur du puits"********.
La mission des Apôtres comporte deux plans: l'envoi vers toutes les nations et la révélation des mystères enfouis dans l'Ecriture. Ainsi, c'est par l'Esprit que se révèle et s'incarne dans les Eglises l'universalité du message enfoui dans la lettre de la révélation, laquelle fut donnée d'abord au seul peuple choisi, celui qui n'a pas péché à Babel.
Il est remarquable que cette lecture de la Pentecôte, sans doute la plus profonde d'Origène, ne s'inscrive pas dans un commentaire d'Ac 2 mais du livre des Nombres, et à propos des puits. D'une part, car c'est autour d'un puits que Jésus se fait connaître la première fois à une non-juive ********* D'autre part, car à propos de l'action des Nations à l'égard des puits, il y a plusieurs ressemblances avec le récit de Babel: puits de bitume dans la vallée de Siddim, en Ge 14, 10; puits bouchés de terre par les Philistins en Ge 26, 15.
Cette recherche des similitudes entre les constructeurs de Babel et les Nations dans la suite du récit biblique est à poursuivre.
* περὶ τῆς διανεμἤσεως τῶν ἐθνῶν : Contre Celse, V, 29, l. 21
** De confusione, §196 sq.
*** Ac 2, 4.6.8
**** Contre Celse, V, 32. Afin d'améliorer la clarté du propos, je prends une petite liberté avec la syntaxe dans la traduction de τῶν ἐπὶ κολἀσει παρειληφότων.
***** Homélies sur les Nombres, XII, 2, 5
****** Nb 21, 18 - traduction Bible d'Alexandrie. Le texte massorétique est ambigu: נְדִיבֵי הָעָם, les chefs du peuple ou les nobles parmi les païens? Les Septante donnent nettement: βασιλεῖς ἐθνῶν, alors que la Vulgate donne un mot à mot de l'hébreu par duces multitudinis (Nova Vulgata: duces populi).
******* Homélies sur les Nombres, XII, 2, 3
******** Homélies sur les Nombres, XII, 2, 4
********* Jn 4, 1-19. Origène, cependant, pense qu'il s'agit d'une fontaine et que la Samaritaine se trompe: Commentaire sur s. Jean, XIII, 23, SC n°222, p.45. Il faudrait étudier en détails les relations entre les puits des Patriarches et l'eau vive dont parle Jésus.
********** Ge 26, 15